Carnet de route
Rencontre avec Quentin - 5/5
Le 28/03/2020 par MB
5ième et dernier "épisode" de cette rencontre avec Quentin...
Au sommaire:
- La montagne
- Des valeurs transversales: transmettre, partager, découvrir
- Post scriptum (24 mars)
La montagne…
son évolution…
Quentin se montre quelque peu inquiet de l’évolution de la montagne due aux changements climatiques. « La montagne là change énormément – mais les chutes de séracs, le permafrost qui fond… Ce sont des domaines où on ne peut pas les prévoir. (…) Des fois, ça a changé, des fissures, des bouts de rochers qui sont tombés avec le permafrost, et ça a changé l’histoire de la voie. »
La météo change vite ! Le permafrost fond, les roches qui tenaient grâce au permafrost se détachent. Des voies disparaissent, des passages deviennent dangereux… Quentin évoque le documentaire qu’a fait Ludovic Seifert, le guide qui encadre le Pôle Espoir, Les conquérants des sommets (*) : « c’est mis en avant ça : la fonte des glaces et l’évolution de la montagne. Elle est changeante et du coup ça fait un peu peur. » Quentin évoque le recul des glaciers et en particulier celui de la Mer de Glace : tous ces barreaux d’échelle qui sont rajoutés chaque année pour descendre à la Mer de Glace. « C’est pour ça que chaque sortie en montagne j’en profite… Comme si la dernière, pas au niveau sécurité car je peux y laisser ma vie, mais comme si c’était la dernière fois que je voyais ce glacier-là. Il faut avoir un recul et une vision de certaines choses. »
Bien qu’il soit encore jeune, Quentin perçoit l’évolution de la montagne et les conséquences du réchauffement climatique – en particulier les anomalies qui en découlent : une température de 10-12° à 5h du matin à 2800m d’altitude en juin, des températures qui peuvent être positives au sommet du Mont-Blanc, non, on ne peut pas s’en réjouir et ce ne peut être qu’inquiétant… Quentin a conscience que la montagne telle qu’il la connaît là n’est pas celle qu’il fera découvrir à ses enfants et petits-enfants… « Tu ne peux pas t’obstiner et dire, non, il ne se passe rien… Tu ne peux pas faire ça… Et moi mon rôle, quand je fais découvrir la montagne à des gens qui ne connaissent pas, mon rôle c’est de leur faire prendre conscience de l’impact de ce qui se passe derrière. »
et la société d’aujourd’hui…
« Le fait d’aller en montagne vous avez toujours des règles, de toutes manières vous avez les règles de sécurité, vous avez toujours des règles… Mais le silence, c’est quelque chose qui est hyper bien. » Quentin se dit « fan de technologie », il vit avec, l’utilise tant dans la vie quotidienne que dans son travail… mais les 100 mails et autres choses sans grande importance qu’il reçoit chaque jour le déconcentrent. En montagne on se trouve déconnecté. « Mais en fait la montagne j’adore aussi pour ça. C’est que quand je vais en montagne 15 jours, le téléphone il est là pour la sécurité, mais quand je fais une ascension je ne suis pas là à regarder mon fil Instagram ou s’il se passe des choses. Je vais prendre des photos avec le téléphone car je m’en sers, je n’ai pas d’appareil photos, et au moins, je peux prendre des photos et appeler les secours s’il y a un problème ; et ça me fait économiser du poids dans mon sac. Mais (…) je ne réponds pas, à mes mails, (…) je laisse traîner les choses. De toutes façons c’est un nouvel envol, c’est une façon de souffler dans cette société d’hyperconnectivité (…) où il faut toujours être sollicité, où on n’a jamais le temps de faire quelque chose ; moi j’essaie toujours de trouver du temps pour des gens, et là, la montagne c’est ce qui est bien, vous allez partir en montagne, des fois il n’y a pas de réseau (…) J’aime bien qu’il n’y ait pas de réseau, d’être face à moi-même ; et parfois, les gens sont perdus car ils n’ont plus l’habitude d’être face à eux-mêmes. (…) Et être face à moi-même, moi j’adore… En montagne tu apprends forcément de toi-même. Genre, tu vas arriver, tu ne vas pas savoir quoi faire, tu vas être dans une situation dangereuse, mais tu n’auras pas internet, c’est toi qui vas devoir fabriquer quelque chose pour t’en sortir et ça c’est quelque chose que tu construis. Et ça, peut-être que la nouvelle génération, c’est peut-être ce qu’il faut inculquer justement… »
Des valeurs transversales : transmettre, partager, découvrir
Tout au long du discours de Quentin ce sont des valeurs qu’on retrouve : transmettre, partager, découvrir et faire découvrir.
Concernant l’alpinisme, le passage d’une génération à la suivante : « Pour moi, c’est vraiment transmettre du savoir et de l’envie ».
« Ah oui, pour moi la montagne c’est la transmission ! Les manips de corde c’est à transmettre, les manières de progresser dans un terrain, qu’importe le lieu… même à Clécy quand j’emmène des gens grimper avec moi, adultes ou jeunes… » Quentin donne divers exemples de ce qu’il peut transmettre tant au niveau du matériel et de son utilisation que de la façon de grimper, de choisir un relais… puis il poursuit : « j’essaie de transmettre des petites choses comme ça et aussi gagner du temps, du poids sur son baudrier avec certaines choses, et là c’est la transmission- du coup, le pôle espoir me donne tout ça, je peux le transmettre et j’aurai la capacité d’emmener du monde, j’ai la capacité d’emmener du monde en montagne. »
Ce serait d’ailleurs une des idées de base quant au Pôle Espoir : former des jeunes qui pourront ensuite transmettre et faire découvrir la montagne et l’alpinisme aux autres : « si on ne transmet pas, c’est mort ! » affirme d’ailleurs Quentin.
Avant d’être en mesure de transmettre, avant d’intégrer le Pôle espoir, Quentin a lui-même reçu des autres en particulier d’Eric et Didier depuis son entrée au Club Alpin ; il les définit d’ailleurs comme ses « mentors ». Avant son ascension du Mont-Blanc, Didier l’a encore aidé à se préparer et à s’acclimater à l’altitude ; et ce type de préparation, Quentin compte l’été prochain la pratiquer pour son beau-frère Benjamin qui va lui aussi se lancer dans l’ascension du Mont Blanc : « on est encore dans la transmission » remarque Quentin, mais il ajoute aussitôt : « et le partage, et le plaisir !… » Ce qu’il a reçu de la génération précédente, ce qu’il reçoit du Pôle Espoir, son expérience, Quentin souhaite les transmettre, les partager. « Mais ce n’est pas pour ça que je suis fermé à des idées, je ne prétends pas être le meilleur » tient à préciser Quentin.
Des erreurs également il y a quelque chose à transmettre : « Eviter de faire des erreurs, construire des choses pour éviter de refaire ces erreurs-là – c’est de la transmission. Quand je fais des erreurs en montagne, je corrige moi-même tout de suite, et ensuite je vais montrer aux gens ce qu’est l’erreur et à ne pas faire. »
Mais la transmission pour Quentin ne se réduit pas à ce qui concerne la montagne, même si bien sûr cela occupe une place importante pour lui. Ainsi en ce qui concerne ses études et ses choix, Quentin n’a pas eu un parcours « typique » - après un bac S où les mathématiques lui ont donné du fil à retordre, il a fait deux années d’IUT puis, DUT en poche, il a intégré une école où il prépare le diplôme d’ingénieur par alternance. Et bien il a du plaisir à retourner dans son lycée pour parler de son parcours et de ses projets : « S ça a été dur mais j’ai su remonter la pente. On prend tous des "cartouches" dans la vie, on en prend tous mais il faut remonter… Et si je peux donner la motivation à des jeunes qu’on peut prendre des "cartouches" et être capable de remonter, et bien c’est ça qui montre le mental, le mental il ne faut jamais lâcher ». Au lycée, Quentin a fait de bonnes rencontres avec des professeurs qui lui ont donné confiance et lui ont permis d’avancer – en particulier son professeur de mathématiques : « en sortant il nous a dit quelque chose qui est resté dans ma vie – il a dit : "continuez d’apprendre que ce soit mathématiquement ou pas, continuez d’apprendre, continuez à prendre du recul" ». Ses rencontres ont changé la vie de Quentin. Il considère que le lycée a été un tremplin : « Ça a été mon tremplin, le tremplin de saut à skis, sauf que je n’ai pas atterri à 20m, je n’ai pas réatterri, je suis toujours en train de voler !…(…) Enfin j’ai réatterri mais j’ai redécollé ! »
Et dans un autre ordre d’idée il a accepté spontanément cet entretien pour parler de son parcours, du Pôle Espoir, de ses projets : encore une autre façon de transmettre. Il se questionne aussi sur ce qu’il transmettra à la génération suivante…
Transmettre est moteur pour Quentin.
Post-Scriptum - 24 mars:
Quentin tient à rajouter ce « dernier conseil » :
« Je voudrais vous remercier déjà car si vous lisez ceci c’est que vous avez sûrement lu chaque épisode de cet entretien. J’espère que cela vous aura plu et vous pouvez remercier Martine pour le travail qu’elle aussi a pu fournir pour mettre en forme cet entretien.
J’ai donné des conseils pour les personnes qui aimeraient rentrer au pôle espoir. Mais je voudrais finir par dire que je ne suis pas une personne qui a des dons particuliers pour avoir réussi ce que j’ai fait, c’est juste à force de passion et de travail que j’ai pu réaliser mes objectifs et certains de mes rêves. Je ne suis pas un "mutant", comme je disais nombre de personnes sont bien plus fortes que moi ou le deviendront. Mais je suis fier d’avoir réussi ce que j’ai déjà réussi. Je pense vraiment que beaucoup de personnes en se donnant les moyens peuvent réussir ce qu’elles veulent entreprendre. Il n’y a pas de petit défis… Chaque personne peut se fixer ces objectifs et les accomplir, le plaisir sera alors présent. Même si ce n’est pas toujours facile, garder votre mental et votre motivation pour réussir à fixer et réaliser vos objectifs. Il y a toujours des jours plus durs que d’autres mais travaillez encore plus et gardez votre mental et ça finira par payer. Tout ce que vous réussirez on ne pourra pas vous l’enlever et cela restera une source de motivation perpétuelle pour vous. Quand je dis que la montagne est une source de motivation pour moi c’est que même dans mes moments de doute je me souviens que j’ai réussi à faire telle ou telle ascension et c’est motivant de se souvenir qu’on est capable de réaliser des choses et on ne peut pas vous le retirer.
Je vous souhaite à toutes et à tous une bonne réussite dans vos projets qu’ils soient professionnels, personnels ou sportifs et n’oubliez pas de prendre du plaisir dans ce que vous faites.
A bientôt en bas des voies !!! »
(*) On peut voir le teaser du documentaire Les conquérants des sommets,
On peut visionner le documentaire Les conquérants des sommets sur internet en 2 parties:

